Mais pourquoi, après vingt ans, Sissi demeure-t-elle toujours un problème pour vous?
Les films ont été tournés à une époque à laquelle ils étaient adaptés, et ils ont plu aux gens. Mais je ne peux pas en parler comme de n’importe lequel de mes autres films, je ne peux pas réagir normalement et dire : «Non, je ne suis pas Sissi. Il y a longtemps que je suis Romy, j’ai seulement joué Sissi il y a des années.»
Souvent, vous outragez la pudeur publique, car à chaque évènement de votre vie — qu’il s’agisse d’une fausse couche, d’un mariage, d’un divorce, d’un film— la génération Sissi hurle d’horreur et réclame sa pure impératrice. Pour les uns, vous êtes alors une putain, et pour les autres, toujours une madone, à qui le monde ne joue que des mauvais tours.
Je veux avoir la paix. Je hais le tapage et la publicité, tout ce show-business. Et je ne suis pas leur Sissi à laquelle ils peuvent se câliner. Je pouvais m’estimer heureuse et satisfaite d’avoir joué ce rôle. C’était une chance à cette époque
Quelle drôle de chance! Pour parler clairement : votre beau-père M. Blatzheim, ue vous appeliez Daddy, et votre mère, Magda Schneider, ont un peu aidé cette chance.
Je ne veux faire de peine à personne, je dois des remerciement à ma mère et je n’ai pas de reproches à lui adresser.
Il est peut-être là, votre «problème Sissi»? Ne vouloir blesser personne?
Peut-être ne puis-je pas faire autrement, peut-être est-ce ma mentalité.
Je voulais aussi changer de nom, jadis, à Paris —en Rosa Albach. Mais je n’ai jamais osé, pour ne pas blesser ma mère. D’un autre côté, à l’époque je me sentais aussi très bien dans ma peau de fille de star de cinéma, puisque j’avais ce que je voulais. C’était un monde de crinolines, de valses, de flirts, toujours dans des décors de Marischka.
Toutes les jeunes filles auraient réagi comme vous. Mais reconnaissez-vous aujourd’hui que ce monde de Sissi n’avait rien à voir avec l’enfance et la jeunesse dans la vie réelle?
Aujourd’hui je le reconnais, oui, mais il faut d’abord apprendre à la comprendre. Tout ce que j’ai appris, je l’ai appris à travers le cinéma, tantôt plus, tantôt moins. A quatorze ans j’ai quitté l’école et tourné les Lilas blancs.
Donc,pour vous, la vie n’a eu lieu au fond que sous forme de cinéma ou bien au cinéma.
C’est bien là mon problème aujourd’hui, c’est pourquoi tout va si mal. J’ai aussi fait beaucoup trop de films. Mais j’ai mes deux enfants que j’aime, et qui ont besoin de moi.
Combien d’argent avez-vous gagné avec les films sur Sissi?
Je n’ai jamais su manier l’argent, je sais seulement que ce sont surtout les autres qui y ont gagné, mais l’argent est parti. Et je n’ai pas été seule à le dépenser.
Alors, votre beau-père Blatzheim a dilapidé tout l’argent?
L’argent est parti, basta! Je crois que le dernier restaurant dans lequel Blatzheim a investi mon argent a fait faillite. Il s’est toujours occupé de tout. Pour un quatrième Sissi on m’a offert quatre millions de marks payés comptant. Mais là j’ai dit non, pour la première fois. J’en avais marre. C’était à Berchtesgaden. Après tout ce tapage, je me suis réfugiée dans ma chambre d’enfant où je me suis enfermée. Tout cela est si lointain! Les images me font défaut pour ces souvenirs. Cela ne m’intéresse plus, et pourtant ça m’atteint toujours. Ce tumulte, qui peut être beau mais que j’ai toujours haï. Un jour, à Madrid, ils étaient des milliers à agiter des petits drapeaux à l’aéroport, ils m’ont presque écrasée. Ma mère était derrière moi et me disait : «Mais souris donc…»
A l’âge de vingt ans, vous avez fugué à Paris pour retrouver Alain Delon, vous ne vouliez plus être Sissi. Etait-ce le début de votre vraie vie?
Oui, c’est à Paris que ça a vraiment démarré. J’étais amoureuse, à Paris, et enfin sans surveillance. Mais quelle vie, quelle vie c’est devenu…
Vous dites cela maintenant, parce que vous allez mal, parce que vous avez l’impression de ne plus sentir le sol sous vos pieds. Mais c’est tout à fait normal, après tant de films et vivant en plein divorce. Le monde ne s’écroulera tout de même pas.
Le monde ne s’écroulera certainement pas. Et quel est mon monde?
C’est bien ce que nous essayons de découvrir. Vous aviez donc vingt ans, vous aviez gagné des millions qui étaient entre les mains de ceux qui s’étaient occupés de vous, pleins de bonté et de désintéressement, et Blatzheim vous envoyait tous les mois un chèque de trois mille marks à Paris
On m’a dit : «Tu as une rente de trois mille marks à Paris et il vaudrait mieux arriver à t’en sortir avec ça.» Chaque fois que j’ai mis mon compte à découvert, je suis tombée en disgrâce.
Pourquoi vous êtes-vous laissé faire?
Alain a dit un jour à Blatzheim qu’il le considérait comme un fichu c..! C’était à Lugano. Je l’avais aussi déjà dit, mais pas si brutalement. J’étais trop bien élevée et je pensais à Mammi. Mais ça non plus ne m’avance pas, maintenant, l’argent est parti. Alain est parti. Blatzheim est mort. Mammi me dira à présent :«Tout allait donc effectivement si mal, mon enfant?» Et je comprendrai sa question. J’estime ma mère, mon frère, mes enfants, et c’est bien ce dont il s’agit.
Vous étiez donc accablée d’un Daddy du genre miracle économique, d’un beau-père….qui aimait étaler ses riches, vous, ses robinets dorés…
Votre véritable père était Wolf Albach-Retty. Qu’a-t-il fait pour vous?
Rien. Avec le deuxième mari de ma mère, c’était un monde petit bourgeois dont il me fallait sortir.
Avez-vous appris entre-temps à vous y prendre avec ce genre de Daddys, quel que soit leur aspect?
J’essaie.
Rediriez-vous aujourd’hui comme vous l’avez fait après votre divorce avec Harry Meyen : voilà la moitié de mon argent, mais laisse-moi tranquille maintenant? Remboursez-vous également sa part à votre mari actuel?
Non, les temps sont passés, je ne paie plus personne. D’ailleurs mon mariage actuel, avec Daniel Biasini, en France, n’est pas juridiquement valide, parce qu’il y a vice de forme. Lors du mariage nous avions opté pour la séparation de biens. Je n’en dirai pas davantage, parce que le divorce est encore en cours
Revenons à Paris. Vous vivez là avec Alain Delon et avez quitté définitivement Sissi-Land.
Ce n’était pas Sissi-Land, c’était un Sissi-World, et ç’a été le cas partout où j’ai séjourné. J’étais une jeune personne dans du coton, qui devait être polie. Mais je ne l’étais pas toujours. J’étais une jeune fille…
Que pensez-vous maintenant?
Pardonnez-moi si je m’exprime de façon aussi sotte, mais tout aurait pu aller bien mieux dans ma vie…Quand je fais aujourd’hui la connaissance de jeunes femmes comme Eva Mattes…
…la comédienne de théâtre…
…..Elle est très jeune, elle a beaucoup de talent, mais elle n’est pas aussi photogénique que je l’étais, de loin. Je pense : tu aurais pu être pareille. Tu aurais pu avoir la chance de commencer ainsi; avec une véritable vie quotidienne. Un peu de cinémé et plus tard du théâtre. Ces jeunes actrices, aujourd’hui, ont bien plus d’assurance que je n’en avais alors ou que je n’en ai aujourd’hui
Pourquoi vous montrez-vous sous un si mauvais jour? Vous vous êtes échappée à l’époque pour aller à Paris, c’était une décision tout à fait courageuse et personnelle.
Je voulais vivre, vivre avec Alain. Une arrière-cour aurait pu suffire. Peu importe dans quel trou, je voulais vivre. Mais je voulais en même temps tourner des films, parce que j’aimais ma profession. Je n’ai jamais pu me sortir de cette contradiction intérieure
Et pourtant, vous avez toujours cru de nouveau au bonheur.
J’ai cru que tout pouvait s’harmoniser, oui. J’ai toujours été la plus heureuse quand j’étais seule. Est-ce que cela évoque la schizophrénie?
Oui
Peut-être puis-je l’expliquer. Jeune fille, c’est dans la chambre de mon père que je préférais me tenir : il n’était plus à la maison,il avait abandonné ma mère, j’étais donc toute seule. J’ai toujours cherché quelque chose de ce genre et je le cherche encore.
Avez-vous cherché à retrouver une telle chambre plus tard, étant une femme adulte?
Quelques années durant je l’ai même trouvée. C’était chez Visconti. Il était une force pour moi.
C’était alors une constellation tout ce qu’il y a d’étrange, quand vous et Delon avez répété la pièce « Dommage qu’elle soit une putain » à Paris sous la direction de Luchino Visconti. Dans le fond, chacun était amoureux de l’autre, mais peronne n’avait le courage…
J’étais amoureuse de lui, mais je n’ai pas compris à l’époque qu’il était également amoureux de moi, à sa manière. Tout le monde savait qu’il était homosexuel et je m’en tenais là, je n’aurais jamais osé lui dire que je l’aimais. Maintenant il est trop tard. (à suivre…)













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